GIGN: interview de Philippe MASSELIN (extrait du livre GIGN 10 ans d’action d’Yvon GAGUECHE)

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Yvon Gagueche : En quelle année êtes- vous; rentré au G.I.G.N. et à la suite de quoi ?

Philippe Masselin : Au printemps 1980, le G.I.G.N. recrutait un nouvel officier. J’ai été contacté comme d’autres officiers par la Direc­tion Générale de la Gendarmerie pour effectuer un stage probatoire d’une semaine. A la fin de ce stage, j’ai été retenu par le Capitaine Prouteau, c’était à la fin du mois de juillet 1980.

Y.G. : Lorsque vous avez posé votre candida­ture d’entrée, saviez-vous ce qu’était le G.I.G.N. ?

P.M. : Sincèrement, comme probablement les trois-quart de la Gendarmerie, je n’avais aucune idée de ce qu’était le G.I.G.N. – ses mis­sions, sa formation, son entraînement ou son niveau opérationnel. C’est simplement au bout d’une semaine qu’on arrive à peu près à cerner le type d’entraînement, le type de mission que l’on peut nous demander.

Y.G. : Combien de temps a duré votre stage et que vous a-t-on enseigné ?

P.M. : Pendant mon stage qui a duré huit mois complets, on a tout repris de A jusqu’à Z. Que ce soit les sports en général ou les sports très particuliers, la natation, la course ou l’escalade, le tir à l’arme au poing ou à l’arme d’épaule, le maniement des explosifs, bref tout.

Au bout de ces huit mois de stage que j’ai effectués avec deux gendarmes qui sont entrés en même temps que moi, on arrive à avoir une bonne perception et un bon niveau quant aux techniques individuelles.

En temps d’Officier, il est certain qu’il faut passer à l’échelon supérieur et avoir en plus des techniques de commandement sur le ter­rain qui sont différentes des techniques tradi­tionnelles.

Y.G. : Si un officier ou un gendarme entrant au G.I.G.N. a déjà de bonnes bases en ce qui concerne le tir, refait-il quand même un B.A- BA ou passe-t-il plus de temps à autre chose ?

P.M. : Même s’il a de bonnes bases, le stagiaire refait un B.A.-BA. Il revoit durant deux mois et demi les différentes techniques :

  • la position du tireur
  • la prise en main
  • l’action du doigt sur la queue de détente
  • l’alignement des instruments de visée
  • la définition de l’objectif, etc…

Ça, ce sont les bases, car le tir au Groupe n’a rien à voir avec le tir militaire, le tir de police ou le tir sportif. C’est un tir d’intervention, de neutralisation qui est relativement difficile à réaliser. Il faut donc absolument connaître à fond la base.

A partir du moment où l’on possède cette base au niveau du tir arme au point ou arme d’épaule, on arrive ensuite, avec les armes particulières dont le G.I.G.N. dispose, à effectue un tir d’intervention dit tir opérationnel vraiment efficace.

Y.G. : Lorsque l’on est officier-stagiaire au G.I.G.N., est-ce que, comparativement aux deux gendarmes qui ont effectué leur stage en même temps que vous, les rapports avec le Commandant Prouteau sont plus faciles d’officier à officier ou moins faciles ?

P.M. : Le principe que m’a défini le Comman­dant Prouteau au départ, c’est que je faisais mon stage comme un sous-officier. J’ai donc passé huit mois avec deux gendarmes, j’ai fait la même chose qu’eux et à mon avis c’est très bon.

Tout d’abord, on sait exactement ce que ! c – est capable de faire et jusqu’où l’on peut aller Deuxièmement ça permet ensuite, lorsque l’on ­est amené à commander des gens aussi bien dans le service courant que dans le domaine opérationnel, de savoir exactement ce que l’on peut leur demander.

Maintenant vu du côté officier-stagiaire, le Commandant Prouteau, sans me diriger vraiment, lors de certaines opérations ou lors ce certaines études sur le choix du matériel, sur les problèmes de missions, sur les essais d’ar­mes, sur les problèmes d’infrastructures ou d’entraînement, a su me guider tout en me lais­sant les coudées franches sur certains essais ou certaines techniques particulières.

De ce côté-là, c’était très intéressant car ça permettait d’avoir un certain recul par rapport à la vie du Groupe, de ne pas donc suivre unique­ment l’entraînement traditionnel mais de participer à l’élaboration de certains matériels er vue d’une utilisation au Groupe.

Y.G. : A partir du moment où vous avez e:e breveté G.I.G.N., pensiez-vous que vous deviendriez un jour le patron du Groupe?

P.M. : La seule chose qui comptait pour moi et à laquelle je me préparais, c’était de devenir opérationnel et pouvoir commander des gens sur le terrain, chose qui n’est pas toujours très facile.

A partir du moment où le Commandant Prouteau a été appelé vers d’autres destinés et que le Capitaine Barril est parti et bien je me suis retrouvé devant des réalités, un peu comme quelqu’un qui pour la première fois doit conduire un avion. Bref, devant d’énormes res­ponsabilités – responsabilité de l’entraînement personnel, responsabilité du niveau opération­nel des gens, responsabilité des opérations et responsabilité du futur de l’unité -, car le G.I.G.N. n’est pas statique, les moyens et les techniques ont changé et peuvent changer.

Tout cela fait que l’unité évolue et comme pour tout ce qui évolue, il faut bien en cerner la direction générale. Il faut essayer de voir ce que le G.I.G.N. peut être en fonction des paramè­tres actuels, dans deux ans, cinq ans ou dix ans. De façon à ne pas être trop entraîné dans telle ou telle direction qui ne correspondrait pas à la vocation première du Groupe.

Y.G. : Au moment où l’on vous a confié le commandement du Groupe, vous y attendiez- vous ?

P.M. : Je ne m’attendais pas vraiment à avoir le commandement du Groupe, mais je le préssentais. Ça pouvait avoir lieu dans un mois, dans un an, mais ça pouvait se faire. Et je crois qu’on y pense comme une fiancée qui va se marier mais quand on se marie, c’est pour de bon, on est au pied du mur. A ce moment-là, ça change du tout au tout car il y a des paramètres que l’on ne connaît pas tant que l’on n’est pas en place.

C’est un peu ce qui s’est passé pour moi, tous ces paramètres je ne les avais pas pris en compte. Je me disais à la limite ça ne doit pas poser de problèmes, on fait ceci, on fait cela et ça doit marcher. Je voyais ça de dehors, un peu comme un observateur et tout à coup, lorsque l’on est dedans, croyez-moi, ça fait drôle.

Y.G. : A quelle date avez-vous pris le commandement du G.I.G.N. ?

P.M. : Il me semble que c’était fin mai 1983.

Y.G. : Entre le moment où vous êtes entré au G.I.G.N. et maintenant, est-ce que les mis­sions ont changé ?

P.M. : Par rapport à des périodes précédentes, les missions n’ont pas changé fondamentale­ment. Toutes les missions traditionnelles nous les retrouvons encore aujourd’hui, plus ou moins accentuées en fonction des paramètres sociaux, éducatifs, etc…

Les missions de terrorisme eh bien c’est en fonction du terrorisme. En ce qui concerne la protection de hautes personnalités, nous avons peut-être plus de missions par rapport à des périodes précédentes. Mais ce sont des mis­sions, qui, à mon avis, étaient un peu trop délaissées. En fait, ces missions nous ne les fai­sions que lorsqu’il y avait vraiment un risque important.

Je ne dis pas que maintenant les risques sont plus ou moins importants qu’avant, mais main­tenant nous assistons à une évolution de l’his­toire humaine où l’on a plus tendance à prendre pour cible des gens importants. C’est un phé­nomène qui est d’ailleurs très bien accepté des médias qui crient au scandale lorsqu’un enfant ou une personne âgée est enlevé, mais qui ne disent pour ainsi dire rien lorsqu’il s’agit de hautes personnalités. Lorsqu’un policier ou un gendarme est tué, beaucoup de gens pensent que c’est malheureux, mais que ça fait partie du travail de ces fonctionnaires.

Pour revenir à ce type de mission, elles ne sont guère majoritaires dans le travail du Groupe et faisaient partie du cahier des char­ges du G.I.G.N. dès 1974, année de la création de l’unité.

Y.G. : Quels sont Ses domaines d’action du G.I.G.N. ?

P.M. : Les domaines d’action du G.I.G.N. se sont pas mai agrandis. Tout d’abord dans les domaines terrestres (terrorisme, grand bandi­tisme, protection de hautes personnalités, etc…). Les domaines aériens avec tout ce qui touche de près ou de loin l’aviation, que ce soit les zones aéroportuaires, les prises d’otages qui touchent l’aviation civile. Dans le domaine maritime, c’est tout ce qui se rapporte aux prises d’otages bien sûr ou les actions pénales en milieu portuaire.

Y.G. : Qu’entendez-vous par pénal ?

P.M. : L’appellation pénale pour nous corres­pond aux affaires civiles de banditisme (des malfaiteurs dans une banque, un forcené retranché dans sa maison, une prise d’otage en milieu pénitentiaire).

Par contre, l’appellation criminelle se rap­porte aux terroristes. Même si sur le plan juridi­que c’est la même chose – une prise d’otage est une prise d’otage – pour nous, c’est diffé­rent, aussi bien sur le plan du mode d’action que des motivations.

Si des terroristes effectuent une prise d’ota­ges, ce n’est jamais pour obtenir quelque chose pour eux-mêmes, c’est pour une cause ou pour des tierces personnes et il y a donc toujours pourparlers, négociations.

En ce qui concerne des malfaiteurs, l’otage sera le seul moyen d’obtenir quelque chose pour eux – argent, liberté, etc…

Voilà la différence…

Y.G. : Quels sont les moyens du G.I.G.N. ?

P.M. : Nos moyens sont adaptés aux trois domaines d’action précités. Il est évident que nos moyens sont énormes.

Individuellement, ça touche l’armement, la protection, les transmissions, l’observation, etc., etc., etc.,

Mais, ce qui est aussi important, ce sont les moyens collectifs d’intervention :

  • Domaine terrestre : ce sont des véhicules adaptés aux types de mission que nous rencontrons, véhicules très rapides nous permettant d’amener le matériel dont nous avons besoin, mais toujours des véhicules discrets : R5 Alpine, CX break GTI, R18 Turbo.
  • Domaine nautique : il s’agit de bateaux type Zodiac qui nous permettent, si le G.I.G.N. doit intervenir seul, de nous déplacer sur une distance moyenne assez rapidement. Il est bien évident que dans une affaire de terrorisme avec prise d’otages, nous pouvons disposer des moyens maritimes militaires énormes : bâti­ments de surface et sous-marins.
  • Moyens aériens : nous disposons principale­ment d’hélicoptères de la section aérienne de gendarmerie de Villacoublay. En ce qui concerne l’aviation militaire, nous disposons de Nord 262 et de Transall qui nous permettent de nous déplacer rapidement en un point déter­miné de l’hexagone.

Maintenant, si nous devions intervenir en Outre-Mer, Guyane, etc., nous pourrions comp­ter sur l’aviation civile.

Y.G. : Parmi les nombreuses Interventions auxquelles vous avez participé ou que vous avez dirigé, quel est votre plus grand allié : la chance ou la connaissance parfaite de vos possibilités ?

P.M. : Ce sont deux éléments qu’il faut essayer de rassembler.

Lors d’une intervention X, il faut d’abord avoir une connaissance parfaite du personnel se trouvant sur place. Il est certain que si moi- même ou un officier ne connais pas bien les hommes qui sont là, ça peut être un facteur de malchance. On peut très bien envoyer quel­qu’un qui sera moins performant dans telle technique mais plus dans une autre.

Ensuite, il faut bien connaître le matériel dont on va se servir, ce matériel étant très perfor­mant et diversifié, il faut savoir doser son utili­sation.

Troisièmement, il faut pouvoir analyser rapidement différents facteurs – situation géographique de l’intervention, motivation du forcené, milieu familial dans lequel il évolue, degré de violence possible, etc… – tout cela sans rien oublier.

Le quatrième élément, c’est d’éviter d’arriver sur une intervention où la situation est bloquée, intervention où une autre unité de police ou de gendarmerie non préparée à ce genre d’affaire a tenté de résoudre mais qui a pour principal effet de bloquer la situation. On arrive alors dans une espèce de Fort-Chabrol où il est, mal­gré nos moyens, très difficile d’entrer ou de sortir.

Le cinquième élément, c’est la chance, là c’est un élément que l’on ne peut pas doser, que l’on ne peut pas comptabiliser. Ce petit élé­ment chance eh bien il est avec nous ou pas.

Mais déjà, si on arrive à avoir les quatre autres, à bien les contrôler eh bien le cinquième vient généralement.

Y.G. : Lors d’une affaire, est-ce que le fait qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas d’otage change quelque chose dans l’approche de l’intervention ?

P.M. : Ça change complètement les données du problème. Dès qu’il y a des otages, notre atten­tion est tournée uniquement vers eux, pour la sauvegarde de leur vie. Car c’est le grand prin­cipe de base. Lorsqu’il y a prise d’otage et qu’il faut neutraliser le ou les preneurs d’otages, il est certain que là, il y a une action immédiate à tenter pour pouvoir résoudre la situation.

De par la ligne de conduite que le comman­dant Prouteau a instaurée au Groupe, nous nous efforçons aujourd’hui encore de neutrali­ser les forcenés en les blessant. Mais il est évi­dent que dans le cas où un terroriste serait tou­ché mais non « hors de combat » et qu’il détiendrait des otages. il pourrait mettre à exé­cution ses menaces. C’est pour cela que diffé­rents petits groupes interviennent simultané­ment et rapidement. S’il n’y a aucune négociation possible et que nous ne pouvons pas faire autrement que de tuer les terroristes pour sauvegarder la vie des otages, nous le ferons.

C’est ce qui s’est passé à Djibouti où six terroristes ont été neutralisés dans la même fraction de seconde.

Y.G. : Toute politique mise à part, pensez- vous que la France puisse se passer d’une unité telle que le G.I.G.N. ?

P.M. : Objectivement, je ne pense pas que l’on puisse se passer d’une unité qui est toujours présente dans les situations les plus difficiles. Quoi que l’on fasse, il y aura toujours une prise d’otages, un forcené à déloger ou des malfai­teurs à arrêter et ces situations difficiles ne pourront être résolues sans trop de problèmes qu’avec une unité qui dispose d’un entraîne­ment particulier, de moyens particuliers qui lui permettent d’être la meilleure dans ces situa­tions.

Dissoudre le G.I.G.N. ce n’est pas la même chose que de fermer telle ou telle brigade car il y en a d’autres. Dissoudre le Groupe, c’est un peu comme s’il n’y avait qu’un seul SAMU ou qu’une seule caserne de pompiers en France et que l’on veuille la dissoudre. Personne ne pour­rait faire efficacement le travail à sa place.

Y.G. : Au 10e anniversaire du G.I.G.N. il y a quelques mois, le Commandant Prouteau, lors d’un discours, a annoncé son départ offi­ciel du Groupe et a dit à tout le personnel, « on a voulu faire croire que vous étiez des diables mais moi je sais que vous êtes des dieux ». Qu’en pensez-vous ?

P.M. : Le Commandant Prouteau est un homme qui a la faculté de devancer l’événement et d’analyser de façon très précise une situation en prenant du recul.

Ayant créé cette unité, il connaît parfaite­ment ses hommes et il est, pour cela, le seul à pouvoir dire ce qu’il a dit. « On dit que vous êtes des diables… », pourquoi des diables ? Eh bien, parce que nous sommes une unité un peu spécialisée, nous avons un mode de vie diffé­rent des autres gendarmes, nous employons d’autres techniques et nous ne sommes pas toujours aimés.

D’un autre côté, « … vous êtes des dieux », eh bien je pense que c’est lié à certains événe­ments. Lorsqu’une situation est bloquée quel­que part et que personne n’y peut rien, que tout le monde est à genoux, on nous dit venez et nous, nous allons au carton.

Lorsque ces gens sur le terrain nous voient arriver, ils se disent, c’est bon, ils sont là, ils vont gagner.

A chaque intervention, et elles ont toutes réussi, il faut voir le soulagement des autorités qui sont sur place, ils se disent : ces gars quand on les appelle, ils réussissent. Et je crois que c’est en ce sens que le commandant Prouteau a dit «… vous êtes des dieux ». Il y a aussi le phénomène entre diable et dieu, car dans la vie courante on dit souvent de certaines personnes qu’elles sont diables. Chacun a ses problèmes, professionnels, familiaux etc… et dans la vie courante il arrive que le personnel ne se comporte pas comme on le voudrait, ne fasse pas ce que l’on attend de lui.

Mais, lorsque les gars sont en opération, ils arrivent à gommer tous leurs problèmes, à oublier tout leur environnement et à se révéler tels qu’ils sont pour ne penser qu’à l’opération qu’ils effectuent. C’est aussi en ce sens-là qu’ils sont des dieux.

Y.G. : Maintenant que le commandant Prouteau est à l’Elysée en tant que Conseiller du Président de la République, avez-vous encore des contacts avec lui et de quel ordre sont- ils?

P.M. : Lorsque le commandant Prouteau a été appelé à remplir de nouvelles missions à l’Ely­sée, il a dit clairement que pour lui le G.I.G.N. c’était terminé, qu’il ne participerait plus aux interventions, etc…

Maintenant, il est certain que quelqu’un comme lui, qui a fondé cette unité eh bien il a toujours une petite part de son jardin ici et ça c’est humain et logique.

Mais il n’a aucune action dans le domaine propre que ce soit des interventions, des entraînements et différentes autres choses. Ce qui n’empêche que lui et moi avons des contacts fréquents pour traiter de certains pro­blèmes au niveau du matériel, du niveau de révolution de l’unité.

Y.G. : En tant que patron, le commandant Prouteau vous a-t-il apporté beaucoup de choses ?

P.M. : Hormis qu’il m’ait fait effectué mon stage avec deux sous-officiers et je l’ai dit, c’est très bon, il m’a donné, je pense, une certaine opti­que du travail et les différentes valeurs qu’il faut apporter à certaines choses.

Y.G. : Pourquoi, au G.I.G.N., la ligne de conduite a toujours été de préserver, hormis la vie des otages, celle des forcenés ?

P.M. : La vie d’un forcené, c’est une vie tout de même et lorsque nous arrivons sur une opéra­tion, nous arrivons toujours à savoir pourquoi cet individu à un comportement « particulier ». Notre rôle n’est pas d’être juge et partie, nous n’avons pas à faire la justice.

Nous devons, dans la mesure du possible, essayer de raisonner cet homme ou de le neu­traliser sans violence car son état de démence peut être passager et dans une situation nor­male il pourrait redevenir lui-même. C’est la chance que nous devons lui donner.

Tuer quelqu’un car il est en état de démence peut être passager, c’est relativement facile, mais ce n’est pas la ligne de conduite du G.I.G.N. A l’extrême, la vie d’un forcené est aussi importante que celle d’un otage.

Y.G. : Le G.I.G.N. a-t-il des contacts avec les unités anti-terroristes étrangères ?

P.M. : Depuis 1976/77, il y a des relations normales voire privilégiées avec certaines unités qu’elles soient européennes, anglo-saxonnes ou d’autres continents qui nous permettent de comparer certaines opérations, certaines techniques qui ont été mises au point dans tel ou tel pays ou de comparer nos différents équipements. Bref, c’est plus au niveau mode opéra­toire et au niveau équipement particulier que notre coopération se fait.

Avec certains pays, les liaisons sont très étroites, nous effectuons des stages ou des séjours dans des unités étrangères, qui nous permettent donc d’avoir une vision un peu glo­bale des situations particulières à chaque pays, de voir comment certains pays essayent de les résoudre et puis aussi de faire un peu le point de ce que nous faisons ici, également. C’est pour toutes ces raisons que ces échanges sont intéressants.

Y.G. : Parmi des unités prestigieuses comme le G.S.G. 9 allemand, le S.A.S. anglais ou le Groupe DELTA. US, en existe-t-il une qui possède de meilleurs moyens matériels que le G.I.G.N. et comment se positionne le G.I.G.N. dans l’ordre chronologique ?

P.M. : Il est difficile de répondre à cette ques­tion si l’on ne comprend pas bien la façon dont les autres pays ont installé leur système. Il y a tout d’abord les états fédérés tel que l’Alle­magne où le G.S.G 9 ne peut intervenir que sur des affaires extérieures au pays ; les Améri­cains, c’est identique.

Ce sont donc des unités qui ont du matériel mais qui n’ont pratiquement aucune expé­rience, chacune des unités américaine ou alle­mande n’a effectué qu’une seule opération en une dizaine d’années. C’est, à mon avis, un désavantage pour eux, car ils ont beau avoir du matériel tout neuf, tout brillant, rien ne rem­place l’opération et la réalité de l’utilisation.

Pour revenir à l’Allemagne, il existe de nombreuses unités, qui elles, interviennent à l’intérieur du pays pour résoudre les prises d’otages, attaques de banques, etc…

Elles ont l’expérience des opérations mais peu de matériel. Nous au G.I.G.N., nous avons une chance inouïe, car nous sommes territorialement compétents pour tous les problèmes de terrorisme et de banditisme entre autres. Nous avons effectué de très nombreuses interven­tions qui nous ont apporté l’expérience néces­saire pour pouvoir mettre au point les très sophistiqués et nombreux matériels que nous utilisons.

Ces matériels sont parfaitement adaptés à nos besoins sur le terrain et techniquement au point. C’est pour ces différentes raisons (expé­rience du personnel alliée à une parfaite connaissance du matériel sur le terrain) que je pense que le G.I.G.N. est la première unité mondiale.

Y.G. : Le G.I.G.N de 1984 est-il différent de celui de 1974 et, si oui, continuera-t-il à évo­luer ?

P.M. : Je crois que ce qui fait la force de l’unité, sa dynamique, c’est que le G.I.G.N. est en per­pétuelle mutation. Si le G.I.G.N. de 1984 était le même que celui de 1974, s’il n’avait pas « grandi », il ne serait certainement pas la meil­leure unité anti-terroriste actuelle. Depuis 1974, le G.I.G.N. n’a cessé d’évoluer et a su s’adapter aux différentes situations qu’il a rencontrées. Cette faculté d’adaptation est impérative au G.I.G.N. voire vitale. Ici, plus qu’ailleurs, les offi­ciers et sous-officiers doivent toujours penser avec un ou deux temps d’avance, ils doivent toujours se dire : « s’il nous arrivait ceci ou cela, comment ferions-nous ? ».

Nous devons souvent raisonner avec un esprit tordu pour ne pas dire vicieux, et nous dire : « aujourd’hui nous sommes cela, demain nous devions être encore plus forts, encore plus efficaces et pour résoudre telle affaire qui pourrait nous arriver, nous devrions créer tel matériel ou nous entraîner à telle chose pour être toujours prêts, en avance par rapport à l’événement ». Je crois que nous devons tou­jours être en quête de situations illogiques pour pouvoir les devancer.

Cette faculté intellectuelle nous a permis, dans toutes les situations que nous avons ren­contrées, d’être toujours à l’aise. Pourquoi ? Eh bien, parce que nous faisons énormément de recherches, soit sur le plan opérationnel, soit au niveau des tactiques, des situations ou des matériels, et nous sommes pour certaines sociétés avec qui nous travaillons, des « empê­cheurs de tourner en rond » : on cherche tou­jours « l’arme pour tirer dans les coins ».

Tout cela est un peu sécurisant car si nous effectuons une intervention jamais rencontrée, on aura peut-être la chance d’y avoir déjà pensé et d’y être un peu préparés.

Y.G. : Entre un G.I.G.N. avec 30 hommes, 50 hommes ou comme maintenant 80 hommes, est-ce que les rapports sont plus difficiles, le commandement plus délicat et les moyens d’intervention plus efficaces ?

P.M. : Comme dans toute entreprise où il y a un groupe humain, les communications interpersonnelles sont plus faciles à 20 qu’à 50 et a fortiori à 50 qu’à 80.

Maintenant que nous sommes plus nom­breux, il est évident que cela pose des problè­mes de communication au niveau du comman­dement. Mais d’autre part cela nous facilite la vie au Groupe à travers certains types d’entraî­nement assez long. Il était difficile, si vous vou­lez, de nous entraîner avant sur un avion durant deux jours continus. Aujourd’hui, grâce aux nombreuses équipes, c’est possible. Le person­nel peut aussi effectuer des stages de plongée et de ski au même moment, sans que les effec­tifs des groupes d’alerte ne soient affectés.

Maintenant, savoir si c’est mieux d’être plus nombreux au détriment, tout relatif, d’avoir des difficultés de communication, nous le saurons dans un an ou deux.

Y.G. : Est-ce que le fait d’avoir des « anciens » et des « tout nouveaux » au G.I.G.N. crée une sorte de rivalité ?

Est-ce que les « anciens » sont heureux de transmettre aux «jeunes» leur savoir et les « nouveaux » sont-ils contents d’avoir de tels professeurs pour pouvoir un jour les égaler, voire les dépasser ?

P.M. : Cet état de fait entraîne, et c’est logique, une certaine réaction épidermique entre les jeunes qui arrivent et qui sont fiers d’être bre­vetés, et les anciens qui ont vécu un certain nombre d’années au G.I.G.N., qui ont vu beau­coup de choses notamment des morts et ça c’est très important, qui ont fait des opérations souvent dures et qui en ont tiré une certaine philosophie, philosophie de la vie, de l’entraîne­ment et, ce qui est le plus intéressant, une cer­taine valeur des choses. Donc, une certaine sagesse comparativement aux jeunes qui ont un potentiel physique très important et qui, comme des jeunes loups, sont un peu fous. Mais à partir du moment où les jeunes entrent dans le cycle des alertes et partent en interven­tion, ils sont amenés, lors de situations particu­lières, à s’en remettre aux anciens en essayant, par rapport à eux, de se situer et de voir réelle­ment leur niveau.

Faire une démonstration de tir, faire un beau « carton » ou une belle escalade, c’est bien joli lors d’un exercice, mais dans la réalité, lorsqu’il y a danger de mort derrière une porte par où il faut entrer, ou une bâtisse qu’il faut escalader alors que l’on se fait tirer dessus au gros cali­bre, c’est tout à fait différent.

Alors, au niveau des jeunes, ils se sentent sécurisés lorsqu’il y a un ancien, car celui-ci a l’expérience et la bonne réaction. Il est d’ail­leurs assez amusant, après une intervention de voir des « anciens » venir me dire de tel ou tel jeune : « il en veut, il est bien », et le même manège se produit de la part des jeunes qui me disent : « eh bien, celui-là je ne savais pas qu’il était comme ça, il est vraiment très fort ».

Pour ma part, je pense qu’il y a une sorte de façade à l’entraînement qui fait que les gens ne se montrent pas à leur juste valeur pour diver­ses raisons, mais cette façade disparaît et est complètement gommée en interventions où les hommes, à ce moment-là, sont vraiment eux- mêmes.

Y.G. : Est-ce un avantage ou un inconvénient d’avoir 5 officiers en second comme adjoints ?

P.M. : Cinq officiers comme adjoints, c’est peut-être beaucoup car ces hommes aspirent peut-être à d’autres responsabilités ou à un commandement différent de celui qu’ils exer­cent. Savoir si cinq officiers c’est trop, seul le temps nous le dira. D’un autre côté, l’avantage que procure ce nombre, c’est que cela permet de dispatcher certaines responsabilités. Cha­que officier, suivant sa spécialité, peut cha­peauter un problème particulier et mener à bien telle ou telle recherche. De plus l’entraîne­ment spécifique avec certains matériels peut être « contrôlé » et orienté suivant les besoins ou l’optique définie par le commandement. Cela me permet aussi, lors de courtes mais relativement nombreuses absences pour la recherche de nouveaux « moyens », d’être cor­rectement secondé et si le personnel a un pro­blème ponctuel, il peut le régler avec mes adjoints.

Si je devais, alors que nous sommes 80, régler tous les problèmes de vie courante, je passerais mes journées entières à cela.

De ce côté-là, c’est un avantage d’avoir un staff de commandement relativement impor­tant.

Y.G. : A quoi servent les moyens aériens au G.I.G.N. ?

P.M. : Nous disposons de deux sortes de moyens aériens au G.I.G.N.

Les moyens traditionnels de Gendarmerie et les moyens militaires qui sont mis à notre dis­position.

En général, les moyens de Gendarmerie nous servent à nous déplacer de façon rapide d’un point A à un point B, qui ne sont pas trop éloi­gnés, et aussi à nous positionner dans un endroit difficilement accessible, que ce soit une falaise, un immeuble ou en haute montagne.

C’est en général, un moyen de déplacement et d’approche d’un point difficile.

Les moyens militaires sont principalement des avions de transport dont la Gendarmerie ne dispose pas, à grande capacité et qui nous permettent, lors de situations difficiles, de nous déplacer à une vingtaine de garçons avec 700 kg de matériel.

Y.G. : 11 y a 3 ans, le Commandant Prouteau m’a montré les plans de la caserne qu’il dési­rait pour le G.I.G.N. Est-ce qu’aujourd’hui, alors que vous y êtes installés, vous avez de meilleures possibilités et cette caserne était- elle nécessaire ?

P.M. : Avec le niveau que le personnel du G.I.G.N. a atteint, il était impératif que nous ayons notre propre infrastructure. De plus, le G.I.G.N. étant une unité d’élite, voire la meil­leure unité du monde dans son domaine, il était nécessaire que nous ayons une caserne « pro­pre » qui nous permette de recevoir dans de bonnes conditions nos homologues étrangers. Le G.I.G.N. par sa notoriété est devenu un G.I.G.N. « vitrine » et il fallait une caserne qui reflète notre « puissance », ça c’est pour les gens de l’extérieur.

Maintenant pour le personnel, et c’est le plus important, il était nécessaire que nous puis­sions nous entraîner de jour comme de nuit et ce, 365 jours par an.

Et nous ne pouvions le faire qu’avec un stand de tir couvert et bien d’autres choses.

Si je prends comme exemple le tir, c’est qu’il est évident que pour atteindre un bon niveau, il faut énormément tirer. Nous avons une ciblerie très sophistiquée qui coûte horriblement cher et dont nous devons prendre soin. Dans un stand couvert, elle est assez bien protégée.

Mais un stand de tir couvert, qui est syno­nyme de confort, température constante et moquette, ne veut pas dire que le personnel ne s’entraîne que là, mais l’avantage c’est que l’on peut tirer 24 h sur 24.

Le G.I.G.N. pouvant rencontrer n’importe quelle situation, le personnel s’entraîne aussi en plein air, de jour comme de nuit, été comme hiver.

Pour un entraînement de base, pour le réglage rapide de lunette ou pour certains entraînements spéciaux, le stand couvert peut permettre de progresser rapidement.

De même, pour les plongeurs, l’entraîne­ment en piscine ne suffit pas, il permet une régularité de l’entraînement et une progression rapide, mais il est évident que seul un entraîne­ment en mer permettra de rencontrer certains problèmes inexistants en piscine.

La piscine permettra, grâce à des techniques appropriées, de résoudre rapidement ces problèmes uniquement rencontrés en pleine mer.

Pour revenir au tir, il est vrai qu’à Maisons-Alfort nous n’avions pas le confort d’ici et que le G.I.G.N. était aussi efficace, mais l’avantage que nous offre cette caserne de Satory actuellement, c’est que lorsqu’il faut régler une arme par grand vent ou par temps de pluie, on gagne un temps fou ! De même, la tour d’escalade que nous avons, nous permet de nous entraîner par tous les temps, de jour comme de nuit. Grâce à cette tour artificielle, nous pouvons varier les entraînements : escalades rocheuses, façade d’immeuble, de bateau, etc. et même si cette tour ne fait que 20 mètres de haut, elle nous permet d’acquérir une très bonne base.

Bref, pour résumer, cette caserne nous per­met de moduler nos entraînements en étant complètement autonomes.

Y.G. : A quoi sert l’équipe de plongeurs au G.I.G.N. ?

P.M. : Sans dévoiler tous nos secrets, nous pouvons dire que, si l’on reprend toutes nos missions à terre, il y a obligatoirement un volet maritime.

Il peut donc nous arriver de devoir arrêter un forcené ou un preneur d’otage retranché sur un quai, dans une zone portuaire. Il est certain que si pour une raison X nous n’avons pas la possi­bilité de faire une approche par le quai pour nous rendre au local où se trouve l’homme à neutraliser, l’équipe de plongeurs offrira un plus, tant sur le plan de l’observation que sur celui de la surprise d’intervention.

Y.G. : A quoi servent les moyens de vision nocturne et les armes qui en sont équipées ?

P.M. : Les moyens de vision nocturne nous ser­vent principalement à nous déplacer de façon discrète et à observer, la nuit, à une distance plus ou moins variable, la position de telle ou telle personne. En ce qui concerne les appareils de vision nocturne équipant certaines armes, il s’agit principalement de lunettes de tir qui nous permettent, si cela est nécessaire, de tirer la nuit sur un preneur d’otages.

Nous disposons aussi d’armes à laser, le fameux point rouge qui offre principalement un effet psychologique dissuasif. Si nous arrivons, fors d’un dialogue avec un forcené, à lui présen­ter le point rouge sur un objet quelconque, à tirer et immédiatement après, à lui positionner le point rouge sur sa main ou sur son épaule, l’effet psychologique peut intervenir et l’homme se rendra peut-être.

Y.G. : Dans tous les reportages qui ont été diffusés sur le G.I.G.N., ce qui est sans aucun doute le plus impressionnant c’est la des­cente en rappel d’hélicoptère ou d’immeuble et l’escalade de balcon en balcon. Ces méthodes d’investigation servent-elles réel­lement ?

P.M. : L’entraînement de descentes en rappel et d’escalades d’immeubles est vital au G.I.G.N. car nous devons toujours pouvoir nous dépla­cer dans toutes les dimensions par rapport à un point. Il faut avoir la possibilité d’accès à n’im­porte quel point dans les meilleures conditions, de bas en haut, de gauche à droite et vice versa.

Y.G. : A quoi servent toutes les armes que vous avez et toutes les munitions que vous tirez ?

P.M. : Le tir de centaines de milliers de cartou­ches par les hommes du Groupe sert presque uniquement au contrôle parfait de l’arme qu’ils portent.

Cette arme c’est le droit de vie ou de mort dans une intervention et le personnel confronté à une situation périlleuse doit, s’il se sert de son arme, agir très vite pour sa sauvegarde mais surtout pour celle des otages contre qui le for­cené pourrait se retourner.

Il est arrivé au Groupe que des hommes tirent presque 100 000 cartouches de 357 Magnum à l’entraînement et pas une seule en intervention et cela, je dirai que c’est presque normal. Mais s’ils doivent tirer, ça se fera dans les meilleures conditions, grâce à l’entraîne­ment très poussé qu’ils auront subi.

Y.G. : Il y a à peu près trois ans, j’ai vu arriver au Groupe les fameux pistolets mitrailleurs Heckler et Koch à silencieux. A quoi ces armes peuvent-elles vous servir ?

P.M. : Sur le plan des missions courantes, ces armes n’ont pas de justifications précises. Mais dans une affaire donnée, nous pourrions avoir à tirer, la nuit, sans bruit sur un terroriste qui se serait éloigné de son commando. Dans ce cas ponctuel et particulier, ce type d’arme trouve­rait son utilité au G.I.G.N. et cela revient à ce dont nous parlions tout à l’heure, nous devons toujours devancer l’événement, ce type d’arme en est un exemple frappant.

Actuellement, il ne répond pas aux besoins courants, mais si nous devions nous servir de ces armes, nous serions immédiatement prêts.

C’est un peu cela, le G.I.G.N.

Y.G. : Quel est votre bilan du G.I.G.N. ?

P.M. : Je pense que ce bilan il faut le faire depuis la création du G.I.G.N., non pas pour justifier l’existence du Groupe, car je pense qu’elle est évidente, mais il y a eu beaucoup de sang, beaucoup de sueur et il faut voir le résul­tat de tout cela.

Le bilan du G.I.G.N. est à mon avis positif par le taux de réussite très élevé. Nous avons à tra­vers un peu plus de 10 années sauvé 560 otages et s’il a souvent été dit ou écrit que nous avons réalisé un sans-faute ou 100% de réus­site, vous connaissez bien le Groupe et vous savez que pour nous la réussite totale existe lorsque, hormis bien sûr les otages, nous avons pu épargner ou maîtriser le ou les forcenés.

Le bilan, par rapport aux autres unités, au niveau de l’instruction, je pense qu’il est bon car on nous demande beaucoup de choses, tant en Gendarmerie que dans d’autres unités françaises ou étrangères, pour former des gens dans telle ou telle technique et cela, c’est très valorisant. Par rapport aux nombreuses unités anti-terroristes que nous connaissons, là aussi le bilan est positif car le G.I.G.N. est vraiment à la pointe du progrès et beaucoup d’unités étrangères nous envient.

On nous demande d’ailleurs régulièrement de recevoir du personnel étranger ou d’envoyer des instructeurs du G.I.G.N. pour transmettre notre savoir.

Bref, tout cela me pousse à dire que c’est une bonne réussite.

Il est évident que nous pourrions faire un bilan quantitatif en disant d’un côté : bon, on a cassé tant de voitures, on a libéré tant d’ota­ges, on a parcouru tant de kilomètres, on a tiré tant de cartouches à l’entraînement pour éviter d’en tirer en interventions, mais je crois que tout compte fait, le bilan doit se faire au niveau de la qualité de l’opération elle-même.

Maintenant, si on retire tout ce qui est fac­tuel, tout ce qui est technique, mode opératoire statistique, etc., lorsqu’il ne reste plus que le « squelette », on s’aperçoit que ce qui es: important c’est la constance de notre idéologie ou plus précisément notre raison d’être : « la vie humaine ».

Le contraste au G.I.G.N. est assez important, pour préserver des vies humaines, nous ris­quons la nôtre et la question que nous nous posons et nous poserons toujours : « est-ce que nous avons payé par nos morts, les vies humaines que nous avons sauvées ? ». Nous avons eu des morts dans les trois dimensions terre, air, mer, dans des circonstances souvent inexpliquées, et de ce côté-là le bilan est néga­tif.

Ces morts nous les avons eus à l’entraîne­ment, un entraînement plus que réaliste où le personnel sait qu’il prend des risques énormes qui lui permettront, en interventions, d’être vraiment opérationnel, car là, seule la vie des otages aura de l’importance. Maintenant, si nous mettions dans la balance le nombre d’ota­ges libérés (plus de 560) par rapport à nos morts, cela devrait atténuer le jugement néga­tif.

Mais nous devons aussi penser que nos trois amis qui sont morts avaient accepté sciemment de faire ce travail malgré les risques que cela comportait. Si nous ne continuons pas notre travail, mal­gré les risques qui sont très importants, leur mort n’aurait aucun sens.

Par contre, en acceptant de prendre ces ris­ques pour sauver des innocents, bien sûr le tri­but est cher, mais nous devons nous dire : il ne faut pas qu’ils soient morts pour rien. C’est avec cette optique que le G.I.G.N. doit avancer, grandir et être toujours de plus en plus fort.

La vocation du G.I.G.N. est de préserver la vie humaine et rien ni personne ne pourra chan­ger cette idéologie ancrée dans le cœur de tous les hommes du Groupe.

Y.G. : Quel est votre meilleur souvenir ou votre plus grande satisfaction depuis que vous commandez le G.I.G.N. ?

P.M. : Il y a beaucoup de bons souvenirs, mais je crois sincèrement que ma plus grande satis­faction c’est de ramener tout le monde à la maison après chaque opération. Le sourire d’un enfant que l’on a sauvé, c’est quelque chose de fantastique, d’inoubliable, mais si, en plus de la vie des otages, je peux sauvegarder celle des hommes dont je suis responsable, c’est encore mieux.