GSIGN : Interview du Lieutenant Colonel LE CARO (1990)

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Yvon Gaguèche :

Mon Colonel, pourrait-on revenir en arrière sur votre arrivée au GSPR et savoir comment «cette grosse machine» a été créée ?

Colonel Le Caro :

S’il s’agit de mon parcours personnel jusqu’à mon arrivée au GIGN, cela remonte à mon entrée en Gendarmerie en 1972 à l’école des Officiers de Gendarmerie de Melun. On demandait, parmi les officiers arrivant des corps de troupe, un volontaire pour aller servir à l’escadron parachutiste de Mont de Marsan, en vue d’y créer un GIGN 4 qui devait prendre forme en parallèle avec le GIGN 1, commandé par Christian Prouteau.

J’étais le seul volontaire en début d’année scolaire et je devais tout naturellement me retrouver à Mont de Marsan en fin d’année pour créer cette unité et faire auparavant tous les stages qui devaient être effectués dans celle-ci. Puis, les augures en ont décidé autre­ment, j’ai dû reconsidérer mon choix à la sortie de Melun car je ne m’étais pas assez penché sur les problèmes propres à la Gendarmerie traditionnelle durant mon année scolaire, ce qui fait que je n’ai pas eu un classement qui me permette véritablement de choisir Mont de Marsan.

Je suis donc parti en Gendar­merie Mobile dans l’escadron 2/9 à Argentan où j’ai servi pendant 3 ans jusqu’en 76. A cette date, le GIGN de Maisons Alfort, qui était devenu seul et unique GIGN en France puisque celui de Mont de Marsan avait été dissous cette année-là, demandait un autre officier pour seconder Christian Prouteau. Je me suis porté candidat et nous avons été deux à être retenus, Barril et moi. Ce dernier a été choisi, j’ai donc dû retrouver une autre unité qui a été Luçon que j’ai commandée, jusqu’en 1978.

Durant ces 7 années de Gendarmerie Mobile, j’ai pu développer toutes les E.L.I., les équipes commandos se sont transformées en équipes légères d’intervention et j ‘ ai mis sur pied les premières E. L. I. qui ont pu intervenir dans le cadre du maintien de l’ordre et de l’aide à la Gendarmerie départementale. J’ai créé également le centre de formation E.L.I. à Quelern pour les gens de la 3ème région militaire.

A ce titre-là, j’ai continué à me préparer dans l’idée des interventions type GIGN. J’ai été appelé après mes quatre années à Luçon au CPGM à Saint Astier, où là j’ai eu à former et à conseiller toutes les unités de Gendarmerie Mobile pendant deux ans, de 78 à 80 et j ‘ ai mis sur pied le centre national de formation des moniteurs E.L.I. commando de la Gendarmerie avant d’être appelé par Christian Prouteau et la Direction de la Gendarmerie pour rejoindre, durant l’été 82, le GIGN. J’avais pour mission d’étudier, d’évaluer la sécurité du Président de la République et de mettre sur pied une unité qui allait être le GSPR.

Cela a démarré fin août 82 en pleine période de terrorisme et, après avoir sélectionné un certain nombre de gendarmes venus de l’ensemble de la Gendarmerie départementale et Mobile de France, aidés par quelques anciens du GIGN, nous avons mis sur pied cette unité, grâce à l’arrivée également du Lieutenant Fortemps qui allait être mon adjoint. Cette unité a été effective le 1er Janvier 1983.

La formation qu’il convenait de donner à cette dernière devait être en rapport avec les menaces qui pesaient fortement dans le cadre de la vague terroriste que l’on avait connue durant l’été précédent et, il ne fallait pas oublier que le Président avait fait appel à Christian Prouteau pour le conseiller en matière de lutte anti-terroriste et son idée était de créer une unité proche de celle du GIGN, avec leur formation et leur état d’esprit, adaptée à sa propre sécurité. C’est dans cet esprit qu’il fallait créer cette unité et c’est ce qui a été fait.

La formation de base des gens était celle du GIGN, physique, parachutiste et doublée d’une formation technique de sécurité pure qu’il fallait adapter aux menaces particulières du terrorisme. L’unité était composée de 25 gendarmes et de 2 officiers et, au fil des années, nous sommes arrivés en 1990 à 100 officiers et sous-officiers. Donc voilà comment personnellement j’ai pu arriver au GIGN et au GSPR, c’est une longue amitié qui m’a lié avec Christian Prouteau qui me connaissait particulièrement, et tout au long de ma carrière en Gendarmerie Mobile, j’ai continué à suivre son entraînement de manière à l’adapter au problème spécifique des équipes commandos de la Gendarmerie Mobile.

Y.G. :

Avant que le GSPR ne soit créé, comment la sécurité du Président était-elle assurée ?

C.LC. :

La sécurité était assurée et l’est toujours d’une certaine façon par les services des voyages officiels qui appartiennent au Ministère de l’Intérieur. Nous avons été appelés pour faire cette mission compte tenu du caractère très particulier des menaces d’ordre terroriste qui pesaient sur la France.

Il convenait donc d’avoir une unité spéciale chargée d’assurer la sécurité du Président avec d’autres concepts que ceux que l’on pouvait rencontrer à des époques différentes pour des menaces générales. Il fallait se spécialiser dans ce domaine, c’est pourquoi nous avons été choisis car le GIGN, qui est le fer de lance en matière de lutte anti-­terroriste tant en France que dans le monde, était tout à fait apte à guider la formation dans ce domaine particulier.

Y.G. :

Au départ, n’avez-vous pas rencontré des problèmes au niveau de la hiérarchie gendarmique, d’autres ministères, par les res­ponsabilités que vous aviez, par les contacts directs et perma­nents avec le Président, cela n’a-t-il pas posé des problèmes de travail, des inconvénients ?

C.LC. :

Le problème était inévitable par la nature même du travail que nous faisions. La sécurité du Président, c’est une mission de confiance et la proximité d’un Chef d’État forcément attire les convoitises et les jalousies. Donc, notre arrivée ne s’est pas faite sans mal, si l’on se souvient à l’époque des problèmes que notre présence a engendrés, notamment au niveau des différents syn­dicats de police. Maintenant cette chose est admise sur le terrain et les rapports avec nos camarades de la Police se sont améliorés au fil des mois.

Au-delà des simples problèmes de rivalité de service, nous étions obligés de travailler ensemble et se rappro­cher, donc ainsi mieux se connaître sur le plan humain. Il y a de véritables amitiés et camaraderies qui se sont créées et qui ont dépassé ces rivalités de fond. Sur le terrain, il n’y a plus de problèmes de cohabitation, nous sommes en parfaite complémen­tarité puisqu’ils se sont aperçus que notre façon de travailler ne venait pas empiéter sur leur manière habituelle d’œuvrer.

Au niveau de la Gendarmerie, cela a posé beaucoup de problèmes car notre création s’est faite brutalement, dans des moments diffici­les. Il fallait beaucoup de matériels, beaucoup de moyens, un entraînement spécial, des gens qui fassent une mission que la Gendarmerie n’avait pas faite depuis des siècles.

Il est certain que cela posait des problèmes administratifs, logistiques et budgétai­res, d’ordre psychologique divers. Je dois dire que ces problèmes que le GIGN a connus, nous les avons subis plus tard avec le GSPR. Progressivement, les choses se mettent en place, l’exis­tence du GSPR et du GSIGN est reconnue pour sa nécessité et son utilité.

Y.G. :

Vous avez créé le GSPR, ensuite le GSIGN a été constitué regroupant le GSPR, le GIGN et l’escadron parachutiste. Pourquoi cela a-t-il été fait et comment ?

C.LC. :

Les besoins se sont fait sentir très rapidement, en effectifs et en technicité. L’évolution du terrorisme international et du grand banditisme a fait que nous nous posions en permanence un certain nombre de questions et de remises à niveau dans beau­coup de domaines. Le GIGN seul et le GSPR seul ne pouvaient, en certaines circonstances, pas accomplir de façon efficace leurs missions.

Il y avait du travail à faire en amont et en aval de notre mission spécifique, un besoin en effectifs, c’est pourquoi il a été pensé de monter l’escadron parachutiste de Mont de Marsan à Versailles, de manière à lui donner pour mission un soutien et un appui du GIGN et du GSPR dans les missions qui lui sont propres. Appui du GIGN lors de certaines interventions nécessi­tant de forts effectifs, et soutien du GSPR lors de déplacements particuliers du Président qui demandent des effectifs impor­tants , une couverture ou un appui particulier en profondeur, que ne peuvent pas forcément fournir, avec l’esprit nécessaire proche.

Y.G. :

A vous entendre, il serait bon que seul un patron d’une des unités puisse commander le GSIGN ?

C.LC. :

Ce n’est pas essentiel que ce soit l’un des commandants d’unités. Ce qui, à mon avis, est important c’est que l’officier qui dirige cette unité doit connaître parfaitement tous les rouages, la men­talité des autres unités. Il doit savoir que ce n’est pas la même chose que de commander une unité classique de gendarmerie mobile qui est uniformisée. Ce qui fait la particularité de nos unités c’est le manque d’uniformité, les gens qui les composent sont au contraire très fortement personnalisés, ils ont du carac­tère, c’est ce qui fait la richesse de chaque unité.

C’est la somme de tous ces caractères forts qui fait que l’on puisse aller si loin. C’est dur pour quelqu’un qui arrive de l’extérieur de compren­dre cela d’un bloc et de s’enfiler à l’intérieur de l’unité brutale­ment en ayant à l’esprit la mentalité des unités traditionnelles. C’est pourquoi il est, à mon avis, important que le commandant d’une telle unité soit issu de l’une des autres pour ne pas perdre de temps.

Y.G. :

Actuellement, seule la France possède une unité comme le GSIGN. Que peuvent apporter les 3 unités qui le composent comme technicités et moyens et, ensemble, à quoi peuvent-elles servir ?

C.LC. :

Les trois ensemble servent, on le voit actuellement par exemple pour les Jeux Olympiques, en se complétant. L’appréhension des mesures de sécurité, l’étude des menaces et des risques qui pèsent sur l’ensemble de l’événement olympique sont particulièrement à étudier par le GSPR, mais aussi par le GIGN et l’escadron pa­rachutiste qui eux ont surtout un souci d’intervention, mais la façon d’intervenir au mieux est de l’optimiser.

C’est encore d’étudier à fond tous les aspects des risques et des menaces, comme on le voit particulièrement dans cet exemple précis et futur qui nous préoccupe de plus en plus : la sécurité des jeux. Cela nous montre à quel point les trois unités sont nécessaires dans l’approche de la sécurité et de l’intervention.

D’autre part, elles ne sont pas seulement utiles pour elles-mêmes, pour le seul GSIGN, mais aussi pour l’ensemble des forces de police et de gendarmerie car jamais une unité n’a assuré autant de sécurité au quotidien que le GSIGN et n’a accompli de formes d’interven­tions dans le domaine de la police judiciaire, de la lutte anti­terroriste, de la police administrative que l’EPIGN et le GIGN.

Nous sommes à la pointe des événements difficiles, tant en France qu’à l’étranger, c’est donc une expérience capitale que nous pou­vons mettre au profit des autres unités. Nous avons des unités engagées au Liban, en Nouvelle Calédonie, donc autant de situa­tions de crise qui ne se traitent pas comme à l’intérieur de l’hexagone. Toute notre expérience, au niveau des équipements, des tactiques, de la préparation des unités, peut être capitale pour l’ensemble de la Gendarmerie.

Y.G. :

Sans dévoiler de secret, pouvez-vous nous donner un cas précis où les 2 ou 3 unités ont travaillé en commun ?

C.LC. :

Oui, les 3 unités ont travaillé en commun lors des déplacements du Président dans certains pays étrangers où la sécurité était très

sensible. Le GSPR, bien sûr, pour la sécurité rapprochée, l’EPIGN en renfort de protection de certains sites où devait résider le Président et le GIGN appelé en élément d’intervention dans le cas d’un problème particulier durant le voyage. Ces 3 unités se sont également déplacées lors de voyage officiel en France du Prési­dent. Les unités du GIGN et de l’EPIGN ont travaillé ensemble à Ouvéa, en Nouvelle Calédonie et lors du règlement du problème dans les prisons.

Elles sont appelées à le faire s’il y avait un problème de prise d’otages dans un avion, un aéronef ou un bateau. Dans le cadre du contre-terrorisme maritime, l’EPIGN est prêt, s’entraîne régulièrement avec le GIGN pour intervenir et affronter ce genre de problème et chacun a un rôle à jouer qui lui est propre et qui se rode de mieux en mieux.

Y.G. :

Le GSIGN est la seule unité à travers le monde de ce type. Pensez-vous que d’autres pays disposent de moyens efficaces ou mettent en oeuvre une unité de ce type ?

C.L.C. :

Plusieurs pays essaient actuellement de créer une unité comme le GSIGN pour sa complémentarité. Il existe dans beaucoup de pays des unités proches de l’escadron parachutiste, du GIGN ou du GSPR mais elles n’appartiennent pas au même service, ne tra­vaillent pas de la même façon, ne sont pas issues du même moule, ce qui fait qu’il y a de nombreuses différences, notamment au niveau de l’emploi.

Des unités de sécurité de Président, de Garde présidentielle, il en existe partout mais elles ont un caractère qui n’est pas aussi adaptable que celui du GSPR. Elles sont formées de militaires purs ou appartiennent à des services de police et conservent un caractère très civil. Par contre pour le GSPR, qui peut être soutenu par les deux autres unités, c’est sa possibilité d’adaptation tant dans le domaine militaire que civil.

Le GIGN est une unité d’interventions pointues qui a des missions limitées dans le temps et l’espace où il y a un engagement individuel et technique extrêmement important. Elle peut intervenir en milieu urbain de façon civile, mais aussi militaire comme on a pu le voir à Ouvéa. C’est un exemple du genre où la première partie de l’intervention était faite sous forme de combat pur, où il s’agissait de progresser dans une jungle et de nettoyer trou par trou selon des méthodes de combat traditionnel et où, arrivés à la grotte, il a fallu transformer l’état d’esprit et la façon de travailler pour libérer des otages. Ce qui montre à quel point une unité est capable de s’adapter à tous les milieux et à l’état d’esprit néces­saire des missions.

Enfin, l’EPIGN revêt un aspect plus militaire mais la protection des hautes personnalités ou le renfort de certaines ambassades nous montrent bien qu’il est aussi capable de prendre à son compte des missions purement militaires, de maintien et de rétablissement de l’ordre, ou des missions de protection. C’est cette faculté d’adaptation qui fait la richesse d’une telle unité, que l’on ne rencontre pas ailleurs et qui déroute les étrangers.

Pour eux, il y a des gens avec une mission spécifique à remplir, ils ne comprennent pas le passage très rapide d’un état d’esprit à un autre, d’une technique à une autre en fonction de la situation. Cela, c’est ce que l’on nous envie. Ceci est dû à la formation reçue par les gens, au recrutement que l’on fait, à l’homme que l’on choisit et qui est capable de s’adapter.

Y.G. :

Nous avons donné à nos lecteurs un large reflet de ce qu’est le GSIGN, auriez-vous quelque chose à rajouter ?

C.L.C. :

Je ne dis pas que je suis arrivé au faîte de ma carrière, car il y a toujours quelque chose à découvrir. Je pense avoir atteint une sorte d’idéal puisque depuis que je suis entré en Gendarmerie, mon souhait le plus cher était de servir dans l’une des deux unités existantes, l’escadron parachutiste et le GIGN, et finalement je me retrouve, à leur tête, tout en ayant créé une troisième unité.

C’est donc pour moi une consécration personnelle sur le plan professionnel car j’ai pu faire ce que j’ai souhaité en essayant de répondre à l’attente que je ressentais chez nos sous-officiers, chez certains officiers, qui avaient envie de donner le meilleur d’eux-mêmes dans des actions et des activités qui sortent de l’ordinaire et qui sont utiles dans des circonstances très particu­lières. J’ai pu réaliser ce souhait et j’en suis très heureux et très fier mais, ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir côtoyé et aidé à se développer le caractère d’un certain nombre d’hommes, animés par un idéal, et c’est le fait d’avoir vécu à leurs côtés, d’avoir pu participer à leur bonheur, à leurs malheurs divers, qui m’a avant tout terriblement enrichi.

C’est ce contact humain très solide avec des gens d’une forte personnalité qui m’a apporté énormément. Je ne le retrouverai jamais ailleurs et commander le GSIGN est une consécration sur le plan humain. En résumé, le GSIGN, c’est la cohabitation sur le plan géographique de trois unités qui ont leur entité et qui la développent au profit des autres. Chacun par conséquent a une utilité, chacun a devant lui des possibilités de développement énormes dans le cadre des missions confiées.

C’est ce qui fait la richesse de ces trois unités qui composent le GSIGN. S’il y a un conseil à donner aux jeunes qui veulent entrer dans une des trois unités, compte tenu de la mission et du caractère particulier de chacune d’elles, le choix peut être fait selon que l’on ait envie de faire des interventions de haut niveau, de sauter en parachute, de visiter le Monde, de côtoyer les Grands, etc… tout cela est offert au GSIGN mais c’est ce qui nourrit le rêve.

En revanche, ce que l’on va rechercher chez ce jeune, c’est ce qui nourrit son idéal d’action et d’homme. Nous allons rechercher l’homme qui va servir les techniques, l’homme qui va donner le meilleur de lui-même sur le terrain. Si les gens qui sont au GSIGN sont enviés de l’extérieur de par leur tenue, leurs voyages, certains matériels, il faut savoir avant tout que l’on va tirer de lui tout ce qu’il peut donner. C ‘est cela l’idéal.

Il pourra se réaliser lui-même en donnant libre cours à toutes les activités recherchées mais le GSIGN dans son ensemble va tout lui prendre et il s’apercevra, au fur et à mesure qu’il avancera et qu’il gagnera de l’expérience au sein de chaque unité, qu’il a toujours beaucoup plus à faire, qu’ il lui semblera en connaître beaucoup moins et donc plus il devra apprendre. Plus on grandit avec l’expérience, plus on devient humble.

Extrait de l’ouvrage d’Yvon GAGUECHE, Les gendarmes de l’extrême,  éditions Vanneau, 1990