Missions : opération Tanit, piraterie maritime (10/04/2009)

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C’est presque un an jour pour jour après l’attaque du Ponant que la nouvelle affaire de piraterie a trouvé son épilogue. Six jours après la capture du «Tanit», un voilier français pris par des pirates somaliens dans le golfe d’Aden, l’armée française a lancé une opération pour libérer les cinq membres de l’équipage, quatre adultes et un enfant de 3 ans.

Libération des otages du Tanit: les six minutes qui ont tout changé

En un temps record, les commandos de la marine ont sauvé les otages du Tanit. Sauf un, mort dans des circonstances encore floues.

Jeudi
– Les écoutes téléphoniques des portables des pirates ne sont pas très rassurantes. « Les pirates parlaient d’exécuter les otages et de faire exploser le bateau » explique au JDD le capitaine de vaisseau Guillaume Coulay, dont le navire L’Aconit, a servi de base à l’assaut du commando. Les pirates, armés de kalachnikhov et sous l’emprise du khat, se souvient Patrick Marchesseau, le commandant du Ponant, interrogé par le Journal du Dimanche.

Un pirate tient en respect les otages du Tanit

– Nicolas Sarkozy donne son feu vert à une opération militaire, la négociation se heurtant à une impasse. Une ultime tentative d’échanger la mère et l’enfant contre un officier sera tentée le lendemain, sans succès.
– Les tireurs d’élites situés sur le pont de l’Aconit tirent… sur la voile du bateau, pour le faire ralentir. Les pirates espèrent ramener les otages sur la côte somalienne. C’est précisément ce que veulent éviter les militaires français: une intervention sur la côte serait beaucoup plus difficile.

Vendredi
– La nuit tombe sur le Puntland, cette région autonomiste du nord-est de la Somalie.

C’est le moment que les autorités militaires ont choisi pour intervenir. Trois des cinq pirates sont sur le pont. Les tireurs d’élite de la marine les mettent en joue depuis l’Aconit, qui vogue à 500 m de là. Deux d’entre eux sont tués, le troisième tombe à l’eau.

– Dans le même temps, un Zodiac s’est mis dans le sillage du Tanit. Huit hommes sont à bord, tous de noir vêtus, armés jusqu’aux dents. Ils abordent rapidement le bateau: deux d’entre eux protègent la mère et l’enfant, deux autres s’assurent des 2 autres passagers. Les 4 derniers tentent de maîtriser les 2 derniers pirates, qui étaient dans la cabine avec Florent, le skipper.

Photo de l’attaque du Tanit par un commando de la marine française

– La suite est un peu confuse. Lors de l’intervention des forces spéciales qui essuient un feu nourri et ripostent de la même façon, une balle tirée par un soldat français blesse mortellement Florent Lemaçon. Étant donné l’exiguïté des lieux, l’otage français n’avait pas beaucoup d’espace pour s’abriter de la fusillade. Il décèdera quelques minutes plus tard.

– L’opération n’a duré que 6 minutes.

Le père de l’otage tué remercie les soldats français

Francis Lemaçon, le père du skipper du voilier Tanit tué dans la libération des otages du bateau au large de la Somalie, a rendu hommage dimanche 12 avril aux militaires qui ont « risqué leur vie » dans cette opération.

« Merci à l’amiral Marin Gillier pour son sens profondément humain, merci à ses hommes qui ont risqué leur vie », écrit M. Lemaçon dans un communiqué, dans lequel il se déclare « anéanti » par la mort de son fils, qu’il présente comme un « pacifiste » épris d’idéal.

La polémique post-intervention

Au cours du week-end, le créateur du GIGN (Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale) en 1974, l’ancien préfet Christian Prouteau, 65 ans, a critiqué publiquement les conditions dans lesquelles l’assaut a été organisé et mené le 10 avril par les commandos marine contre le voilier Tanit au large du Puntland, au cours duquel le plaisancier Florent Lemaçon a été tué. Selon Christian Prouteau « les militaires sont préparés pour faire des coups de main, pour faire la guerre. Ils ont sûrement des qualités militaires extraordinaires, mais ce n’est pas leur métier de libérer des otages. Ou alors, il faut le dire. »

Cette déclaration a provoqué une irritation certaine au ministère de la Défense, dont le porte-parole adjoint, le général Christian Baptiste, a déclaré à France-Soir qu’il est « malsain de créer une telle polémique », ajoutant que les propos de l’ancien gendarme « sont particulièrement dangereux et irresponsables ». À la direction de la gendarmerie, on estime « saugrenu d’aller chercher des poux dans la tête des commandos marine ». « Christian Prouteau est respecté comme un grand ancien, mais n’est pas consulté par qui que ce soit. » Un autre officier ajoute : « Il a eu une réaction décalée, qui vient du coeur. Mais en vingt-cinq ans, les choses ont bougé ! »

Désormais affectée au ministère de l’Intérieur, la gendarmerie, qui demeure formée de militaires, n’en conserve pas moins des liens privilégiés avec les armées. Elles fournissent d’importants moyens au GIGN, et pour ne prendre que cet exemple, un groupement interarmées d’hélicoptères composé de quatre SA-330 Puma est en alerte permanente sur la base aérienne de Villacoublay, près de Paris, pour une éventuelle utilisation par le GIGN. Pour cet officier de la direction de la gendarmerie, le groupement intervient « dans la palette des moyens dont dispose l’État. Il est hors de question de mettre en cause quelque compétence que ce soit chez les marins. Leurs capacités sont reconnues par le GIGN ».

Compétences de chacun

Dans l’affaire du Tanit, le GIGN, qui compte 400 militaires, n’a pas été tenu à l’écart. Dès le 6 avril, soit deux jours après la prise d’otages, un officier de son état-major a été associé à la gestion de crise dans la « cuve » de l’état-major des armées, boulevard Saint-Germain à Paris, au CPCO (Centre de planification et de conduite des opérations). Mais les ordres d’embarquer avaient déjà été transmis aux commandos marine de Lorient, dont plusieurs dizaines d’hommes étaient en partance pour Djibouti dans les toutes premières heures de la crise, avec leur état-major tactique, avant d’être parachutés en mer, sur zone. Parmi eux, les nageurs de combat du commando Hubert, la « crème de la crème » en matière d’opérations de commandos nautiques.

Le général Denis Favier, commandant le GIGN, qui avait été « tarponné » (parachuté en mer) avec les marins lors de l’affaire de la prise d’otages du Ponant, tient ses frères d’armes de la marine en très haute estime, et refuse toute idée de controverse sur les rôles de chacun, comme il l’a déclaré au Point : « On se connaît bien, on s’apprécie mutuellement, comme tous ceux qui se trouvent dans un rapport de respect réciproque et d’émulation ! » Il n’en dira pas plus. Même si d’autres officiers, y compris au GIGN, estiment qu’il serait utile que les marins et les gendarmes interviennent plus souvent en commun ! Une déception est-elle perceptible dans cette considération fréquemment entendue ? Pas vraiment… Plutôt le désir de faire reconnaître chacun dans son expertise et ses spécificités, donc de l’utiliser à bon escient. Comme le précise cet officier désireux de concilier les compétences des deux unités : « (Le commando) Hubert dans l’eau est dans son domaine. Ses capacités y sont supérieures à celles du GIGN, moins entraîné sur ce terrain. Mais les gendarmes sont capables de mener des opérations lourdes, très complexes, associant la négociation à un dispositif percutant. Si on examine cette affaire grave – car il y a eu mort d’homme -, sur le plan des principes et dans une totale absence de polémique, notre pays en sortira gagnant ! » Le général Favier et son état-major, on l’a compris, ont des observations à faire valoir à leurs frères d’armes de la marine. Ils les réservent au « débriefing » à froid qui suivra logiquement l’opération du Tanit, comme toutes les autres.