Rétrospective: entretien avec le capitaine Denis FAVIER (1994)

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Entretien avec le capitaine Denis FAVIER (1994), commandant le groupe d’intervention de la gendarmerie nationale.

Mon capitaine, pouvez-vous nous rappeler comment est né le G.I.G.N. ?

Après le drame de Munich en 1972, le terrorisme inquiète les autorités nationales et l’opinion publique. Le 10 septembre 1973, une équipe commando régionale d’intervention (E.C.R.I.) est créée majoritairement au sein d’un escadron du groupe 1/2 de gendarmerie mobile de Maisons-Alfort, escadron commandé par le capitaine Gervais. Cette équipe sera opérationnelle le 1er mars 1974.

Dix jours plus tard, elle intervient pour la première fois à Ecquevilly (78) afin de neutraliser un forcené armé. Un mois après, deux uni-tés spécialisées d’intervention à compétence régionale, le G.I.G.N. n°l à Maisons-Alfort et le G.I.G.N. n°4 à Mont-de-Marsan, sont mises sur pied. Elles seront regroupées en 1976 pour constituer un groupe d’intervention à vocation nationale. Depuis le 1er juillet 1984, le G.I.G.N. est installé à Versailles-Satory.

Trois officiers ont particulièrement œuvré pour la création de cette unité spécialisée : le général Héraut qui commandait la circonscription régionale de gendarmerie à Paris, le capitaine Jean-Pierre Baux qui était en charge de l’entraînement des escadrons de gendarmerie mobile et le lieutenant Christian Prouteau, qui instruisait les équipes commando. Ce dernier, habitué à préparer et à diriger des exercices de résolution de prises d’otages, reçut le commandement de ce nouveau G.I.G.N.
Il n’existait aucune unité au monde de ce style et tout était à inventer.

Aujourd’hui, le G.I.G.N., unité chargée de combattre le terrorisme, les attentats et les prises d’otages, fait l’objet d’un attrait particulier de la part de nombreux États qui sollicitent la France pour former, entraîner des personnels d’unités similaires, ce qui a conduit à la création « du groupe instruction » au sein du groupement de sécurité et d’intervention de la gendarmerie nationale (G.S.I.G.N.). !

Vous venez de fêter le 20eme anniversaire du G.I.G.N. Quel bilan présentez-vous ?

En vingt ans, le G.I.G.N. a conduit plus de 650 opérations, libéré 350 otages et arrêté 550 personnes particulièrement dangereuses. Ce passé, déjà riche, doit permettre de mieux préparer l’avenir. Ce fut le sens donné aux manifestations du 20ème anniversaire, organisées le 27 mai 1994 et articulées autour de deux idées majeures, caractéristiques de l’esprit du G.I.G.N., « tradition et progrès« .

La tradition est la force primordiale qui se nourrit, chaque jour, du comportement des hommes qui, servant au groupe, sont prêts à s’engager jusqu’au sacrifice. La disparition de cinq gradés et gendarmes de l’unité, tués dans l’accomplissement de leur devoir, le rappelle et invite au recueillement.

Le progrès, c’est l’adaptation permanente du G.I.G.N. pour contrecarrer, au mieux, les menaces nouvelles que rencontre notre société et contribuer, ainsi, au maintien de la sécurité et de la tranquillité publique.


Comment situez-vous, aujourd’hui, vos interventions ?

Tout d’abord, il convient de rappeler que le G.I.G.N. est toujours engagé à l’occasion d’évènements graves. Il s’agit, comme je l’ai déjà indiqué, essentiellement d’interventions dans le cadre d’actes de terrorisme et de prises d’otages. Mais l’unité intervient aussi contre le grand banditisme et lors de révoltes en milieu pénitentiaire. Nous effectuons également les transfèrements d’individus particulièrement dangereux.

Nos missions s’inscrivent aussi dans le continuum de l’action policière moderne et sont l’aboutissement du professionnalisme montré également sur le terrain par les personnels de la gendarmerie œuvrant dans les unités plus traditionnelles, territoriales, judiciaires, ou mobiles. Cette complémentarité, indispensable, explique le grand spectre d’activités confiées au G.I.G.N. et, dans un cadre plus général, aux autres formations du G.S.I.G.N., sur le territoire métropolitain, dans les D.O.M. T.O.M., comme à l’étranger.


Comment devient-on gendarme au G.I.G.N. ?

Comme vous le savez, nos gendarmes sont sélectionnés parmi les volontaires issus de tous les types d’unités de la gendarmerie après des épreuves physiques et professionnelles variées, complétées par des tests psychotechniques adaptés. Ils doivent montrer leur capacité d’intégration dans des unités où la confiance mutuelle entre les membres est un facteur essentiel de réussite. Cette con-fiance s’acquiert lors des exercices.

Par ailleurs, toutes nos missions intervenant dans le cadre d’opérations délicates, l’utilisation de techniques et de moyens d’action particuliers est indispensable. Nos personnels doivent donc être capables de mettre en œuvre tous nos moyens et acquérir une parfaite maîtrise des armes et des techniques d’intervention terrestre, aérienne, maritime. Ce souci, sur les plans technique, tactique et humain (le respect de l’adversaire) dans la réalisation d’une intervention, explique le soin particulier apporté au recrutement et à la formation des personnels qui composent l’unité.

Après une première sélection effectuée au terme d’une semaine de tests physiques et psychologiques très poussés, le postulant suit un pré-stage de deux mois. Après une nouvelle sélection, les futurs hommes du G.I.G.N. (environ six à sept pour 100 candidats) effectuent un stage de formation de six mois où ils sont initiés aux techniques propres à l’unité, parallèlement à un entraînement physique intensif. Nos candidats doivent être fortement motivés et posséder beaucoup de sang-froid. A l’issue, celui qui remplit toutes les conditions d’aptitude se voit remettre le brevet du G.I.G.N.

Qu’attendez-vous de vos personnels ?

La compétence et le respect de l’adversaire. La compétence nécessite un entraînement intensif physique et technique qui associe officiers et sous-officiers. Deuxièmement, le respect de la vie et de l’être humain. Quoi qu’il ait fait, quoi qu’il fasse, nous avons affaire à un adversaire, non un ennemi. Cohésion, confiance mutuelle et solidarité sont enfin indispensables lorsqu’il s’agit d’appréhender un forcené retranché dans un appartement ou un groupe de braqueurs opérant dans un établissement bancaire.

Notre efficacité est d’ailleurs articulée sur ce triptyque permanent : qualité des hommes, réalisme de leur entraînement, spécificité des matériels.

Quelles sont les principales disciplines étudiées lors de vos entraînements ?

Indiquons tout d’abord que l’entraînement permet de mettre au point des techniques et de faire travailler les gens ensemble dans des conditions difficiles. Il permet aussi de se découvrir, de savoir où se situent les limites humaines et techniques, évitant ainsi l’accident lors d’une intervention.

Notre préparation est à la fois militaire et physique. La progression en appui mutuel, l’élaboration tactique d’un assaut, l’observation, le sens du déplacement sont autant de sujets étudiés. L’utilisation des différentes armes et explosifs occupe également une place importante.

Une préparation physique intensive apporte la résistance indispensable, car une opération peut durer de longues heures sans relève. Les escalades par les balcons, par les fenêtres, les pénétrations en balancier, l’approche en rappel avec hélicoptère, le parachutisme, le judo, la boxe, le « full-contact », sont inscrits dans notre programme.

Les demandes, émanant de nombreux pays étrangers d’Afrique, d’Amérique du sud et du Moyen-Orient, souhaitant envoyer des stagiaires se former à ces méthodes, témoignent de la qualité de cette instruction. Enfin, cette préparation a permis à certains de participer à de grandes compétitions internationales.

Le record du monde de l’heure au 100 Kg en développé couché et celui de l’ascension de la Tour Eiffel sont détenus par des membres de l’unité. Une de nos équipes s’est classée première à l’open Manurhin en 1989.

Avez-vous dégagé quelques principes généraux d’intervention, lors d’une prise d’otages par exemple ?

Tout à fait. On peut considérer que toute intervention est guidée par le souci de préserver la vie humaine. Dans cet esprit, la prise de contacts et la négociation apparaissent comme des étapes incontournables avant un engagement plus offensif. Mais chaque situation est unique de par ses acteurs et de par le lieu. Certaines interventions peuvent s’effectuer sur un aéronef ou sur un bateau, d’autres en milieu pénitentiaire. Il faut donc par la formation et par un travail de documentation continue, se préparer à gérer efficacement les situations les plus graves et les plus complexes.

Le G.l.G.N. est donc une unité d’élite ?

Disons simplement que la gendarmerie française possède une unité capable d’appréhender et de résoudre des situations difficiles. Considéré dans de nombreux pays comme un exemple, le G.l.G.N. a été imité. Depuis l’échec de Munich en juillet 1972,

je crois que l’on peut dire que la technique d’intervention contre les prises d’otages a évolué, et cela est dû en partie au G.l.G.N.

Propos recueillis par le capitaine Alain Brochot-Denys.

Bilan du GIGN en 1994

En vingt ans, plus de 650 interventions, 350 otages libérés et 550 malfaiteurs dangereux arrêtés.

– Mars 1974 : prise d’otages à Ecquevilly (78).

– Janvier 1975 : prise d’otages à Orly (94).

– Février 1976 : libération de trente enfants pris en otage par huit terroristes, (par 50° sous le soleil dans un car de ramassage scolaire à Djibouti, en plein désert, à Loyoda, près de la frontière Somalienne).

– Juin 1977 : prise d’otages dans la centrale de Clairvaux (10).

– Juillet 1978 :  prise d’otages à Brionne (27).

– Mars 1979 : prise d’otages dans la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis (91).

– Juillet 1980 : prise d’otages dans l’hôtel Fesch à Ajaccio (2A).

– Mai 1981 : détournement aérien au Touquet (62).

– Novembre 1982 : arrestation d’un forcené à Devilliers (88).

– Juillet 1983 : détournement aérien à Orly (94).

– Septembre 1983 : prise d’otages à Barentin (76).

– Août 1984 : détournement aérien à Marignane (13).

– Janvier 1985 : intervention à La Foa (Nouvelle-Calédonie).

– Novembre 1986 : intervention en flagrant délit sur hold-up à Le Catelet (80).

– Décembre 1986 : intervention sur un forcené armé à Saint-Brolade (35).

– Juillet 1987 : mutinerie dans la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis (91).

– Novembre 1987 : mutinerie dans la centrale de Saint-Maur (36).

– Février 1988 :  arrestation de Bidart à Boucau (64).

– Mai 1988 : opération d’Ouvéa (Nouvelle-Calédonie).

– Décembre 1989 : prise d’otages à Guipry (35).

– Décembre 1991 : prise d’otages dans la centrale de Moulins (03).

– Février 1992 : Jeux Olympiques d’Hiver à Albertville (73).

– Septembre 1992 : prise d’otages dans la centrale de Moulins (03).

– Novembre 1992 : arrestation en flagrant délit d’un commando d’Iparretarrak à Dax (40).

– Juin 1993 : arrestation d’un membre d’E.T.A. à Espelette (64).

 

Source : REVUE D’ÉTUDES ET D’INFORMATIONS DE LA GENDARMERIE – 2ème TRIMESTRE 1994 – N° 173