Le GIGN reste un trésor national, mais il traverse une période compliquée

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Cérémonie de célébration de la Saint-Michel à Satory, 2018
Cérémonie de célébration de la Saint-Michel à Satory, 2018

Le GIGN traverse une période compliquée. Au-delà des caractères et des passions, qui s’entrechoquent parfois, l’affaire est sérieuse. Le Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) est en effet un trésor national. Le monde entier nous envie cette unité de contre-terrorisme. Il est donc essentiel de le préserver, comme on le fait, dans un autre domaine stratégique, avec la dissuasion nucléaire.

Le GIGN a beaucoup changé depuis sa création en 1973 et il est évident qu’il devra encore «  s’adapter  », comme le lui a dit, le 27 septembre, le général Richard Lizurey, directeur général de la gendarmerie nationale (DGGN) au lendemain d’un séminaire interne à la gendarmerie sur l’ «  intervention spécialisée  ».

Quel est le contexte ? Le GIGN tel qu’il existe aujourd’hui a été profondément réorganisé en 2007. C’était il y a déjà plus de dix ans… Cette réorganisation et ce renforcement visaient à répondre à ce qui était alors identifié, à juste titre, comme la principale menace terroriste : des prises d’otages massives et/ou simultanées et des attentats coordonnés. Il fallait donc plus de monde, en portant les effectifs jusqu’à près de 400 – dont environ 150 pour le soutien.

Or, lors de la seule action terroriste de ce type que la France a connu, le 13 novembre 2015, le GIGN n’est pas intervenu… parce que tout s’est déroulé en zone police, où la gendarmerie ne peut pas intervenir directement. Premier (gros) malaise, même si le Groupe avait été placé en réserve, au cas où les terroristes avaient prévu une autre action dans la nuit après le Bataclan.

Depuis lors, la menace a évolué, avec des attaques low cost, qui sont le fait d’individus radicalisés et non de commandos très organisés. La réponse contre-terroriste ne peut plus être la même. Dès 2016, un schéma national d’intervention a été mis en place par le ministère de l’Intérieur pour tenir compte de cette évolution. Il s’agit de pouvoir fournir sur le terrain une réaction beaucoup plus rapide, donc plus décentralisée. Par nature, les grosses machines, comme le GIGN, peine à s’inscrire dans cette logique.

Cette exigence d’une intervention rapide vaut aussi pour la sécurité des centrales nucléaires. En cas d’attaques terroristes, c’est une affaire de quelques dizaines minutes dans le meilleur des cas… D’où la présence sur place des Pelotons spécialisés de protection de la Gendarmerie (PSPG).

Le second moment de vérité est arrivé le 23 mars 2018, avec les attaques de Trèbes, au cours de laquelle l’intervention désordonnée du lieutenant-colonel Beltrame l’a transformé en héros. Deuxième (gros) malaise, car, ce jour-là, le GIGN est arrivé après la bataille, l’assaut ayant été donné alors que les hélicoptères qui transportaient des éléments du groupe étaient toujours en vol. Il a fallu 3 h 30 pour «  projeter  » le GI de Satory jusqu’à la commune de Trèbes.

Toute une réflexion est en cours sur la manière de mieux articuler le GIGN national avec ses six antennes régionales (Toulouse, Reims, Dijon, Orange, Nantes et Tours). Les gendarmes des AGIGN sont sélectionnés et formés par le GIGN, mais leur niveau technique n’est pas le même que ceux du GIGN national. La sélection est moins sévère et la formation nettement plus courte (5 à 6 semaines contre 5 à 6 mois). Surtout, les AGIGN ne disposent pas des mêmes capacités que le GIGN, par exemple dans le domaine des explosifs (dépiègage d’assaut, effraction). Les AGIGN ont en revanche le très net avantage d’être plus proches géographiquement et donc de pouvoir intervenir plus vite. C’est encore plus vrai, à l’évidence, pour les sept AGIGN de l’Outre-Mer.

Ces AGIGN doivent à leur tour se coordonner avec les PSIG Sabre (Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie), renforcés pour la lutte antiterroriste, puis ceux-ci avec les autres PSIG et enfin ces derniers avec les brigades locales… C’est toute la difficulté du primo-arrivant et du primo-intervenant, dans une situation d’urgence et évolutive.

Sur le papier, l’idéal serait de multiplier les petits GIGN en province et outre-mer, comme le fait la Police avec le Force intervention de la Police nationale (FIPN) qui a fusionné le Raid et les GIPN. Reste qu’il ne suffit pas de coller une étiquette sur une unité pour en changer la nature…

Le vivier de recrutement des gendarmes susceptibles d’intégrer une formation d’élite comme le GIGN n’est pas extensible à l’infini. Dans les armées, les forces spéciales connaissent les mêmes difficultés et la concurrence est rude entre toutes ses unités. Chaque année, entre 150 et 200 gendarmes sont candidats pour entrer au GIGN et au final environ 25 sont finalement intégrés. Quelques-uns, qui auraient été rejetés il y a une dizaine d’années, sont aujourd’hui retenus, avec l’idée qu’ils ont le potentiel pour arriver – un peu moins vite que les autres – au niveau d’excellence exigé. En matière de ressources humaines, il semble donc impossible de créer un plus gros GIGN, composé de l’échelon central et de treize AGIGN (six en province, sept outre-mer), sachant qu’une antenne compte théoriquement 32 hommes. L’effectif des antennes pourrait donc atteindre le même niveau que celui du GIGN de Satory. Sans compter, le millier d’hommes et de femmes dans le PSPG pour les centrales nucléaires…

Carte répartitions antennes GIGN
Carte répartitions antennes GIGN

Faut-il faire maigrir le GIGN central pour armer les antennes plus proches du terrain ? Pourquoi pas, mais jusqu’où aller. Car, au final, c’est faire le pari que le terrorisme va rester ce qu’il est aujourd’hui, des actions low cost conduites par des amateurs mal formés. Un pari risqué qu’aucun responsable n’est sans doute prêt à prendre. Rien ne dit en effet que la France n’aura pas, dans les prochaines années, à faire face à des actions très différentes et de plus haute intensité. Celles contre lequel le GIGN est irremplaçable. Les unités étrangères avec lesquelles il coopère, que ce soit en Russie, en Israël ou à Singapour, ne l’ignorent pas.

Le GIGN souffre sans doute d’être sous-utilisé. 250 interventions en 2017, le chiffre peut sembler important, mais il comprend l’action des deux «  Forces  » issues de l’ancien EPIGN : la Force Observation Recherche et la Force Sécurité Protection. On compte une cinquantaine de grosses interventions, par exemple contre des véhicules «  Go Fast  », des forcenés ou des arrestations délicates (79 personnes arrêtées l’an passé).

Une unité comme le GIGN, conçue, formée, équipée et entraînée, pour des actions très pointues ne peut se contenter de passer son temps à s’entraîner en vue d’intervenir lorsqu’elle seule est capable de le faire. Parce que cela n’arrive (heureusement) que très rarement. Pour maintenir son niveau d’efficacité, dont le moral des personnels, il a donc toujours été engagé sur des missions un peu en dessous de ce qu’il est capable de faire, et que d’autres pourraient faire. Avec la nécessaire «  territorialisation  » des forces d’intervention, de nouveaux équilibres doivent être trouvés. Et si possible, dans la sérénité.